Critique Express : Un beau matin

Un beau matin

France : 2022
Titre original : –
Réalisation : Mia Hansen-Løve
Scénario : Mia Hansen-Løve
Interprètes : Léa Seydoux, Pascal Greggory, Melvil Poupaud, Nicole Garcia
Distribution : Les Films du Losange
Durée : 1h52
Genre : Drame, romance
Date de sortie : 5 octobre 2022

Synopsis : Sandra, jeune mère qui élève seule sa fille, rend souvent visite à son père malade, Georg. Alors qu’elle s’engage avec sa famille dans un parcours du combattant pour le faire soigner, Sandra fait la rencontre de Clément, un ami perdu de vue depuis longtemps…

Comment vivre la simultanéité d’un deuil et d’une renaissance ?

Veuve depuis 5 ans, Sandra, la trentaine bien avancée, partage sa vie entre Linn, sa fille de 8 ans, son travail et Georg, son père. Maitrisant parfaitement l’anglais et l’allemand, elle travaille comme interprète, ce qui l’amène aussi bien à travailler dans des conférences internationales qu’à assurer la traduction du discours prononcé par un vétéran de l’armée américaine lors d’une rencontre à Omaha Beach. Georg a été un professeur de philosophie brillant et estimé. Touché par le syndrome de Benson, forme atypique de la maladie d’Alzheimer qui entraine chez lui une perte progressive de la vision et de ses facultés intellectuelles, il ne peut plus lire alors que les livres ont toujours été sa grande passion. Ce rapport avec ses livres et l’état dans lequel se trouve Georg arrivent à faire dire à Sandra que c’est au travers de ses livres et non à son contact qu’elle se sent au plus proche de son père.

Ce n’est donc pas sans raison que, lorsque Sandra et Françoise, la mère de Sandra, divorcée de Georg depuis 25 ans, se mettent en tête qu’il n’est plus possible de laisser Georg vivre seul dans son appartement, l’avenir de sa bibliothèque revêt autant d’importance que l’emplacement géographique de l’Ehpad susceptible de l’accueillir. Excellente fille, excellente mère, excellente dans son travail, Sandra a mis sa propre vie entre parenthèses, ne s’efforçant même plus de chercher à séduire. Le hasard, toutefois, va l’amener à rencontrer Clément, un ancien ami, en ballade avec son fils, un garçon du même âge que Linn. Clément est cosmochimiste, et son intérêt professionnel pour les météorites l’amène souvent à se rendre en Antarctique. La rencontre entre Clément et Sandra s’apparente beaucoup à un coup de foudre partagé, sauf que Clément est marié et ne semble pas disposé  à quitter sa femme. Avec Clément d’un côté et son père de l’autre, voici Sandra partagée entre une renaissance quelque peu contrariée et le deuil programmé d’un père qui est encore vivant.

Bien qu’elle n’ait que 41 ans, on a l’impression de connaître Mia Hansen-Løve depuis longtemps. Il faut dire qu’elle n’avait que 26 ans lorsqu’elle a réalisé Tout est pardonné, son premier long métrage. Dans ses films, elle fait souvent appel à des éléments provenant de ce qu’elle a vécu. C’est ainsi que, dans L’avenir, en 2016, elle s’était inspirée du couple formé par ses parents et de leur séparation et qu’elle a souvent puisé des éléments dans la relation qu’elle a eue avec Olivier Assayas. Dans Un beau matin, l’inspiration est venue de la fin de vie de son père, Ole Hansen-Løve, décédé de la COVID en avril 2020, un homme qui, comme Georg, avait été professeur de philosophie et avait souffert du syndrome de Benson.

Dans Un beau matin, Mia Hansen-Løve fait preuve, une fois de plus, d’une grande aptitude à raconter les relations familiales et les amours contrariés. Sur un sujet qu’on peut qualifier de lourd, avec une vieillesse qui se passe très mal, avec des passages dans des hôpitaux et des Ephads, elle arrive à donner une certaine légèreté à son film. Elle arrive aussi à dégager une grande émotion sans pour autant tomber dans le pathos. Il faut dire qu’elle est bien aidée par une distribution de très haut niveau, avec, en particulier, Pascal Gregory, d’une impressionnante justesse dans le rôle très délicat de Georg. Léa Seydoux s’avère excellente dans le rôle de Sandra, une femme intelligente et brillante dans son travail, mais mal fagotée, pas vraiment glamour, autant dire aux antipodes de ses rôles habituels. Quant à Melvil Poupaud qui joue Clément et Nicole Garcia dans le rôle de Françoise, il et elle sont à leur meilleur niveau. Comme c’était presque toujours le cas dans ses films précédents, Mia Hansen-Løve a tenu à tourner Un beau matin en 35 mm : elle a besoin de la pellicule pour être transportée dans la fiction, affirme-t-elle. Pourquoi pas, après tout ! Par ailleurs, comme c’est toujours le cas avec elle, le choix des musiques s’avère sans aucune fausse note : Schubert, le compositeur suédois Jan Johansson, une chanson de Bill Fay et Les amants de Saint-Jean sont au programme. Pour tout dire, ce nouveau film d’une réalisatrice qui prend une place de plus en plus importante dans le cinéma français faisait partie des meilleurs films présentés en mai dernier durant le Festival de Cannes où il apparaissait dans la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs.