critique du retour de Tim Burton sur Netflix

TEEN SPIRIT

En passant après quatre séries télé et quatre longs-métrages plus ou moins cultes, Miles Millar et Alfred Gough, les créateurs de Mercredi, devaient trouver un équilibre entre la perpétuation d’un héritage et la nécessité de bousculer les codes trop établis. Cette nouvelle version recycle ainsi les thématiques inhérentes à la licence, en particulier la monstruosité des humains et la fausseté des apparences, mais avec un traitement tellement littéral qu’il en perd toute subtilité et intérêt. 

 

Mercredi : Photo Christina RicciPassage de relai entre Christina Ricci et Jenna Ortega

À l’inverse, le parti-pris d’imposer un nouveau cadre, hors du célèbre manoir familial, et d’installer de nouvelles dynamiques entre Mercredi et son environnement était au départ plus frais et intéressant. Au-delà de confronter une énième fois les Addams à la normalité, à la couleur et à la vie comme cela a déjà été fait, le scénario déplace le curseur pour légèrement dévier le concept.

Dès les premières minutes du premier épisode, Mercredi est présentée comme un personnage infaillible et largement supérieur au commun des mortels. Mais en débarquant à Nevermore, une académie pour les marginaux et monstres en tous genres, elle perd dans un premier temps son excellence et sa singularité, jusqu’à ce qu’elle devienne une paria parmi les parias et creuse un peu plus son décalage avec le reste du monde

 

Mercredi : Photo Jenna OrtegaQueen of the freaks

Pour que l’aînée Addams se distingue efficacement de la masse (et puisse fonctionner sans le reste de sa famille), l’écriture a également tempéré et lissé les caractéristiques des autres membres du clan Addams, qui a donc perdu de sa flamboyance pour replacer l’attention sur Mercredi. Si elle conserve un teint cadavérique, Morticia (Catherine Zeta-Jones) est bien plus douce et avenante, tandis que Pugsley (Isaac Ordonez) s’avère moins indiscipliné, Gomez (Luis Guzmán) moins fou à lier et Max plus humain que monstrueux. C’est pourquoi coller à Mercredi un pouvoir de prémonition est une facilité scénaristique déroutante, mais surtout une trahison du personnage, qui n’avait pas besoin de facultés surnaturelles pour être exceptionnel.

Enfin, le décalage concerne aussi le genre de la série étant donné que Mercredi est pensée comme la teen série par excellence avec tout ce qui pourrait provoquer un anévrisme à la protagoniste : triangle amoureux, peine de coeur, copinage et même le sacro-saint bal du lycée. Même si la série ne pervertit pas la formule et s’emploie à reprendre chacun des ingrédients (notamment les personnages types comme le bad boy mystérieux, le nerd à lunettes, la garce ultra populaire ou la copine haute en couleur), il y a quelque chose d’assez amusant dans les saillies sarcastiques de l’héroïne qui se plie aux règles de la fiction pour adolescent. 

 

Mercredi : Photo Jenna OrtegaLe moyen de faire des champs-contrechamps plutôt amusants

 

évanescence

L’univers satirique de Charles Addams et celui de Tim Burton ont mis presque une décennie à se rencontrer, alors même qu’une adaptation de Burton avait tout d’une évidence étant donné la proximité des styles visuels et narratifs. Le cinéaste avait par ailleurs déjà initié un projet en stop-motion pour Illumination au début des années 2010, qui a fini par être abandonné avant de refaire surface sur Netflix.

Mais Tim Burton a beau avoir signé les quatre meilleurs épisodes de la série, celle-ci n’est pas aussi débridée et stylisée qu’escompté. Le risque majeur était que le cinéaste (qui est aussi producteur exécutif) s’enfonce encore plus dans la caricature qu’il est devenu, sans parvenir à se réapproprier l’univers. Et c’est malheureusement ce qui s’est passé. La réalisation n’a rien de notable, si ce n’est une séquence de danse extravagante et très drôle (mais qui comme dans chaque épisode repose en grande partie sur la performance bluffante de Jenna Ortega).  

 

Mercredi : Photo Catherine Zeta-Jones, Luis GuzmánLe clan Addams

Si on pouvait craindre un trop-plein visuel et thématique, le résultat est donc étonnamment sage et peu inspiré. La direction artistique old-school alterne entre des forêts brumeuses, des couloirs sombres et des cryptes éclairées à la bougie, pompant un peu sur Beetlejuice, Edward aux mains d’argent ou Sweeney Todd sans jamais rien apporter de singulier. Les épisodes pastichent la filmographie de Burton et tente tellement d’ouvrir la licence à tout un pan de l’imaginaire collectif fantastique (gorgones, loup-garou, sirènes) qu’ils noient l’essence de la franchise qui ressemble ici à une adaptation en live action d’Hôtel Transylvanie

En revanche, si le reste de la famille Addams est ramenée aux forceps dans l’intrigue et parasite le cadre plus qu’il ne le complète (avec une mention spéciale pour Oncle Fétide), La Chose est une réussite qui surpasse même les précédentes incarnations, notamment grâce à ses points de suture à la Frankenstein et ses ongles crasseux. La main vivante est toujours utilisée comme un ressort comique et un accessoire bien pratique pour aider l’intrigue à avancer, mais bénéficie aussi d’une vraie caractérisation et d’une gestuelle plus réfléchie, qu’il s’agisse de retranscrire des émotions comme la peur ou la joie, de la faire nager, se battre ou communiquer. 

 

Mercredi : Photo Jenna OrtegaLa chose pas inutile

 

MYSTÈRE ET BOULE DE SEUM

Plus que les problèmes de sociabilité de Mercredi, le scénario empile les sous-intrigues policières. Entre le mystère autour des parents Addams, le tueur en série à démasquer, le passé trouble de la ville et les visions de Mercredi, l’écriture est beaucoup trop dense pour être digeste. Certains arcs sont bouclés dans la précipitation (notamment celui de Gomez, Morticia et Madame Weems) et sont amputés de toute émotion alors qu’il servait essentiellement à fissurer la carapace de l’héroïne. 

 

Mercredi : Photo Gwendoline ChristieUn des personnages les plus charcutés par le scénario

 

Mercredi est quant à elle transformée en jeune Sherlock (Enola ?) Holmes, son intelligence lui permettant de résoudre des énigmes à toute vitesse et de se sortir de n’importe quelle situation. Si cela est parfois drôle et en adéquation avec le tempérament du personnage comme lors de “son enlèvement”, cela relève aussi souvent de la facilité (au hasard, sa guérison miraculeuse), tout comme plusieurs retournements de situation et révélations, trop pratiques pour être convaincants. Après avoir démêlé son noeud d’intrigues, le scénario tourne à vide, enchaîne les saltos-arrières, sans soucis de cohérence ou de crédibilité, notamment en ce qui concerne le piètre boss final de la saison.

Au final, Mercredi reprend les poncifs de la teen série et cherche à peine à les bousculer. L’univers fantastique est quelconque et l’enquête principale de moins en moins prenante à mesure que défilent les épisodes. Il ne reste donc que le charisme irrésistible de Jenna Ortega, qui ferait presque accepter l’idée d’une possible saison 2. 

Mercredi est disponible en intégralité sur Netflix depuis ce 23 novembre 

 

Mercredi : Affiche officielle

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