critique du nouveau giallo de Dario Argento

Sunglasses at night

Bien malin sera celui qui expliquera la baisse de qualité des films d’Argento après le très théorique, mais passionnant Le Syndrome de Stendhal en 1996. Sa filmographie des années 2000 est désormais une source infinie de blagues bien connues de ses inconditionnels éplorés, s’évertuant encore à défendre les fautes de gout de La Troisième mère. Bien qu’il y ait quelque chose de fascinant à voir son esthétique corrompue par les mutations de l’industrie, les premiers retours sur Occhiali neri donnaient l’espoir de voir enfin le style Argento prendre le train du thriller contemporain.

Les mauvaises langues diront que la meilleure tenue – véridique – de ce nouveau film vient du fait qu’il soit adapté d’un scénario vieux de 20 ans, retrouvé par Asia Argento en fouillant dans les affaires de son père pour les besoins de sa propre autobiographie. L’histoire d’une femme prostituée prise pour cible par un mystérieux agresseur et qui perd la vue suite à l’un de ses assauts. Sauf que chez Argento, le scénario fait généralement office au mieux de carcan, au pire de prétexte, quand il ne vole pas tout simplement en éclats, dans son chef-d’oeuvre Inferno. Et Dark Glasses ne fait pas exception. Les motivations du tueur, par exemple, prêtent à sourire.

 

Dark Glasses : photoArme blanche et couverture jaune

 

S’il faut désigner, au doigt mouillé, un responsable de cette timide résurrection, c’est peut-être Wild Bunch. Le distributeur a demandé à Argento un changement de chef opérateur, possiblement par peur de retrouver la laideur de ses précédents essais. C’est l’italien Matteo Cocco qui hérite donc du poste, succédant à de grandes figures du métier comme Luciano Tovoli (qui s’était fourvoyé dans le tristement célèbre Dracula 3D), Ronnie Taylor ou Giuseppe Rotunno. Et son approche beaucoup plus contrastée apporte énormément à un film qui multiplie pourtant les environnements, envoyant gambader ses personnages aussi bien en ville que dans la campagne éclairée au clair de lune.

 

Dark Glasses : photo, Ilenia PastorelliLunettes de soleil, même la nuit

 

Il n’en fallait pas plus à Argento pour revenir à la mise en scène de ses derniers giallos, moins baroques, mais parfois étrangement artificiels, lors d’un accident de voiture ou de quelques meurtres particulièrement graphiques. Avec une photographie plus contemporaine, le rouge redevient profond et la violence musicale.

Les Daft Punk avaient jeté leur dévolu sur le film. Après leur séparation, c’est finalement l’inénarrable Arnaud Rebotini qui prend la relève des Goblin, et il ne fait pas les choses à moitié. Le compositeur pousse les sonorités de l’horreur “argentienne” dans leurs retranchements, quitte à carrément balancer un kick de techno sur un égorgement. Comme quoi, il suffisait peut-être de revoir l’entourage du cinéaste pour revenir à ses fondamentaux.

 

Dark Glasses : photoÇa manque un peu de sang rose fluo, quand même 

 

Deux yeux bénéfiques

Car dans tous les cas, son passage à vide ne s’explique pas par un manque de vivacité intellectuelle. Il suffisait d’assister à sa masterclass à la Cinémathèque française en juillet 2022, où il décortiquait son très complexe Les Frissons de l’angoisse, pour se rendre compte qu’il reste un grand théoricien, un grand cinéphile, plus encore qu’un génie de la sensation. Et Dark Glasses le prouve à son tour, en déballant les obsessions thématiques bien connues de son auteur, les unes après les autres, brossant dans le sens du poil l’Argentophile aguerri.

Enfermement urbain, importance des animaux, qui volent progressivement la vedette aux comédiens humains, utilisation de la cécité comme d’un contrepoint à la pulsion scopique, meurtres esthétisés jusqu’à dépasser la frontière du plausible… les motifs reconnaissables défilent sous le joug de son mentor historique, Michelangelo Antonioni, dont il cite directement L’Éclipse dès les premières minutes, avec une… éclipse. Phénomène qui annonce à la fois la nature contrastée, voire bicéphale, du film (entre la ville et la campagne, la tendresse et la mort) et l’accident de la pauvre Diana.

 

Dark Glasses : photo, Ilenia PastorelliDon’t look up

 

Campée par Ilenia Pastorelli, découverte par le metteur en scène dans le sympathique On l’appelle Jeeg Robot, l’escort-girl devenue aveugle est également un pur personnage à la Argento. D’ailleurs, Asia Argento aurait décroché le rôle si la lassitude de jouer les prostituées et de porter sur ses épaules les délires de son père ne l’avait pas convaincue de se rabattre sur un personnage secondaire utilitaire (dixit Alan Jones). Elle déambule dans le labyrinthe géométrique urbain d’Antonioni, avant de s’affranchir de ses problèmes grâce à une fuite à la campagne, à la compagnie d’un jeune enfant chinois et à l’aide d’un bon toutou.

C’est la principale nouveauté de ce long-métrage pétri de vieilles habitudes : l’émancipation de l’héroïne, et donc son salut, provient de son empathie, de plus en plus affirmée. Sauf que la relation humaine au coeur du récit, censée justement entrainer cet adoucissement des enjeux (certains ont même parlé d’un giallo tendre) est trop futile, trop peu singulière pour faire basculer le film. Ne restent plus donc qu’une compilation amusante des idées du cinéaste, quelques plans intéressants, deux meurtres bien gorasses… et c’est tout. 

On y verrait volontiers un chant du cygne respectable, quoique désabusé si Argento n’était pas déjà, à plus de 80 ans, en train de préparer son prochain projet, le remake d’un mystérieux film mexicain proposé par Isabelle Huppert. Qu’importe le nombre de ses égarements passés et la modestie de son retour en force, il ne finira donc jamais de nous intriguer.

  

Dark Glasses : Affiche

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