Critique de Les Miens (Film, 2022)

CRITIQUE / AVIS FILM – Elle est loin l’époque des débuts de Roschdy Zem et Sami Bouajila, le temps où ils s’excusaient d’être là. Pour sa sixième réalisation, avec son “frère de cinéma”, Roschdy Zem livre avec “Les Miens” une ode tendre à la famille et un des meilleurs films français de l’année.

Tout sauf un hasard

Roschdy Zem a travaillé. Beaucoup. Sa toute première apparition remonte à 1987, dans Les Keufs de Josiane Balasko, pour une figuration avancée. Quatre années passent, et le revoilà dans J’embrasse pas d’André Téchiné. À partir de là, il ne quittera plus le grand écran, avec très souvent plus de trois films par an. Une boulimie de cinéma qui lui apporte reconnaissance et récompenses en tant qu’acteur. En 2006, il reçoit ainsi le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes pour Indigènes de Rachid Bouchareb. Une récompense collective qu’il partage avec Jamel Debbouze, Sami Bouajila, Samy Naceri et Bernard Blancan. Cette même année, il débute sa carrière de réalisateur avec Mauvaise Foi.

Ryad (Roschdy Zem) - Les Miens
Ryad (Roschdy Zem) – Les Miens ©Le Pacte

Devenu une figure incontournable du cinéma français, il enchaîne et reçoit en 2020 le César du Meilleur acteur pour son rôle de flic dans Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin. L’histoire n’a pas toujours été simple mais elle a la force d’un destin. À force de travail, d’accueil égal des succès et des échecs, de travail encore, son année 2022 est fantastique – on peut ignorer son caméo dans Reste un peu -, avec Enquête sur un scandale d’État, Les Enfants des autres, L’Innocent et donc son sixième long-métrage en tant que réalisateur : Les Miens.

Les Miens, les nôtres

La nouvelle réalisation de Roschdy Zem est sa plus aboutie, sa plus réussie, et si l’on peut discuter de ces deux premières qualités, elle est en tout cas sa plus intime. Les Miens est une histoire de famille, sa famille de sang d’abord – l’histoire est inspirée d’un accident vécu par son frère – et aussi sa famille de cinéma. Ryad (Roschdy Zem) a trois frères et une soeur. Il y a Moussa (Sami Bouajila), Salah (Rachid Bouchareb), Adil (Abel Jafri), et Samia (Meriem Serbah). Eux et leurs enfants ont l’air unis, et Les Miens s’ouvre avec un déjeuner d’anniversaire où les quelques remarques sur l’égoïsme de Ryad, célèbre journaliste et présentateur sportif, ne portent pas à conséquence. Mais comme partout, comme dans chaque famille, des non-dits existent.

Moussa (Sami Bouajila) - Les Miens
Moussa (Sami Bouajila) – Les Miens ©Le Pacte

Des non-dits qui vont surgir quand Moussa, en instance de divorce, fait une chute lors d’une soirée arrosée. Commotion cérébrale ou traumatisme crânien, les médecins ont d’abord du mal à se prononcer. Sa vie n’est pas en danger mais Moussa est très fatigué et, surtout, il n’a plus aucun filtre : il déballe à chacun ses quatre vérités, sans ambages, ce qui va fracturer la famille. C’est parfois drôle, mais plus souvent tendu, pour finalement en devenir poignant.

L’intimité de la banalité

À la manière du très beau Les Enfants des autres de Rebecca Zlotowski, Roschdy Zem inscrit lui aussi son récit dans une banalité, dans un moment de vie somme toute simple où paradoxalement se révèlent les complexités des liens familiaux. Partant de cette intention, il confie à Sami Bouajila, son frère de cinéma, le rôle du détonateur. Une performance d’autant plus remarquable qu’elle n’attire a priori pas de sympathie, tant Moussa passe de la douceur à une dureté tétanisante. Ses frères et sa soeur, comme ses enfants, deviennent un temps des étrangers, et Les Miens prend vite un ton tragi-comique et une saveur douce-amère dont on ne se lasse pas. Loin des rôles taciturnes et inquiétants qui ont fait une bonne partie de sa renommée, Roschdy Zem joue et met en scène son intimité.

Les Miens
Les Miens ©Le Pacte

Avec sa famille de cinéma – le réalisateur Rachid Bouchareb dont c’est là sa première performance d’acteur, l’évidence Sami Bouajila, Meriem Serbah avec qui il partageait l’affiche de Le Prix du Succès et Ma fille -, il se trouve un terrain à la fois sûr et fertile, lui qui a plus pris la lumière, à la manière de son personnage Ryad, qu’eux ne l’ont fait. Égoïste Roschdy Zem ? Bien au contraire, échangeant avec Maïwenn au scénario comme à l’écran, il réussit un drame choral où personne ne fait tapisserie, où chacun apporte avec justesse sa part à une histoire familiale rafraîchissante et aussi rassurante. Sans doute le dit-il aussi à famille de sang, qu’il est là pour eux autant qu’il l’est pour ses personnages. Si ce n’est même plus.

Une mise en scène en retenue

En filmant cet intime, Roschdy Zem favorise les lieux où celui-ci s’épanouit. Des intérieurs, des tables de repas, des appartements plus ou moins spacieux selon les réussites de chacun. Mais on retient de ces décors surtout leurs portes et leurs fenêtres. Elles claquent, s’ouvrent, sont obstruées par des rideaux ou ouvertes sur des vues mornes. D’un appartement à l’autre, d’un repas où l’on s’engueule à un autre, Les Miens se termine comme il avait commencé. Autour d’une table familiale où l’on s’aime malgré tout. Où l’on se dit alors qu’il n’y a bien que ça qui compte.

Les Miens se concentre essentiellement sur Moussa et Ryad. Puisqu’il a été le moins présent tout en étant celui qui a le plus de moyens, c’est à Ryad que revient la tâche d’aider Moussa. On pourra ainsi regretter que leur échappée le temps d’un week-end normand ne fracture pas la relative monotonie d’une mise en scène trop en retenue. Devenu un formidable conteur, Roschdy Zem semble ainsi sur la réserve au moment de donner une bravoure cinématographique à son récit. Ce dernier pouvait en effet s’autoriser une brève incursion dans le genre du buddy movie, tant lui et Sami Bouajila sont faits pour jouer ensemble. Cette fabrication modeste d’images apparaît alors comme le seul point qui a limité Les Miens à sa (très légitime) sélection en compétition à la Mostra de Venise 2022.

Les Miens de Roschdy Zem, en salles le 23 novembre 2022. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

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