CINÉMA : L’Eldorado trouve un équilibre économique grâce aux films d’art et d’essai fédérateurs

Le directeur de Eldorado à Dijon est revenu, ce lundi 19 septembre, sur les enjeux du cinéma comme l’abandon du projet Supernova à la Cité de la Gastronomie et la réaction face à l’implantation du multiplexe. «Il faut que le gouvernement impose des prix bas aux salles de cinéma», a revendiqué Matthias Chouquer.

Seul cinéma d’art et d’essai à Dijon, depuis la fermeture du Devosge, l’Eldorado est un lieu culturel emblématique de la ville. Son influence rayonne au-delà de sa seule fréquentation, notamment par les débats qui sont organisés et son soutien aux différentes luttes sociales qui traversent l’agglomération.

Historiquement cinéma de faubourg, le lieu est progressivement intégré à un centre-ville élargi du fait des opérations de densification urbaine qui apparaissent entre la place Wilson, la place du Trente-Octobre et le boulevard Voltaire.

Une amicale de 250 adhérents

Matthias Chouquer est gérant et directeur du cinéma indépendant depuis quinze ans. L’entreprise compte cinq salariés et réalise un chiffre d’affaires annuel d’environ 500.000 euros en temps normal.

L’activité du cinéma est soutenu par une association, Collectif Eldo (anciennement Les Amis de l’Eldo), revendiquant 250 adhérents. L’Eldorado fait partie de l’Association Française des Cinémas d’Art et d’Essai et adhère au Syndicat des Cinémas d’Art, de Répertoire et d’Essai.

La dernière rénovation date de 2012, les travaux ont représenté un budget d’un million d’euros pour numériser la projection, changer les fauteuils et installer un ascenseur pour l’accessibilité des personnes à mobilité réduire. La prochaine intervention pourrait intervenir «dans les deux-trois ans».

Post-Covid, le retour du public dans les lieux culturel est encore erratique. L’Eldorado a ainsi connu en 2021 une baisse de fréquentation de 30% par rapport à 2019 ; un indicateur en phase avec la tendance nationale.

Dans le contexte de développement des plateformes numériques diffusant des contenus culturels et d’installation d’un nouveau cinéma à Dijon, Matthias Chouquer a répondu aux questions d’Infos Dijon ce lundi 19 septembre 2022.

Seul cinéma à être son propre programmateur

Le quartier change avec de nombreuses constructions de logements : les nouveaux habitants viennent-ils à l’Eldorado ?

«Une part, la part habituelle de la population qui nous fréquente. (…) Il y a des immeubles qui sont terminés et qui commencent à être habités. La plus grosse partie est encore en construction. (…) Il reste des places dans les salles ! [sourire]»

Que change pour l’Eldorado l’arrivée d’un nouveau multiplexe à Dijon ?

«On constate les quatre premiers mois que ça n’a rien changé parce que le multiplexe fait des entrées quasi nulles. On a les chiffres. Il n’y a pas d’impact pour l’instant.»

«En revanche, c’est plutôt ce que cela va créer en termes de programmation des salles et d’accès aux copies des films. Ça risque d’être assez sanglant à Dijon. Notamment, les salles d’hyper-centre ville – c’est à dire l’Olympia et le Darcy – vont être impactées. Nous, on pense que le Darcy va modifier sa programmation pour survivre. Car un concurrent supplémentaire, quand bien même il est mauvais, bouleverse quand même les rapports, notamment quand la fréquentation des salles de cinéma n’est plus ce qu’elle était. En hyper-centre, ils sont trois à se partager les miettes sur le même créneau.»

«Nous, notre économie, on la trouve grâce à des titres art et essai qu’on appelle ‘porteurs’. Il y en a quinze dans l’année. C’est des films comme ‘Revoir Paris’ par exemple. Les films d’auteurs fédérateurs, qui dépassent le public strictement art et essai. Sans ces films-là, on ne peut plus diffuser tous les autres qui perdent de l’argent.»

«Pour l’instant, toutes les salles de l’agglomération, sauf la nôtre, sont programmés par Pathé Gaumont. (…) On est la seule salle de Dijon à se programmer nous-mêmes. Les salles indépendantes se programment elles-mêmes. (…) C’est en fin d’année qu’on sentira vraiment les effets sur la programmation.»

«La fréquentation des salles de cinéma est due à la géographie mais aussi due à qui programme et quelle est la force d’accès aux films. Pathé est sur-puissant.»

«Dans six mois, ça va être compliqué pour nous d’accéder à une copie ou alors, le problème que l’on va avoir, c’est la multiplication de ce type de film à Dijon. Au lieu d’avoir deux copies, on en aura trois donc, forcément, les entrées se diluent. Donc on va y perdre.»

«Pathé Gaumont ou UGC sont en train de scier la branche sur laquelle on est tous assis»

Les tarifs de l’Eldorado ont-ils évolué ou vont-ils évoluer ?

«On a une politique de prix bas qui est la même depuis très longtemps. On estime – d’ailleurs l’actualité nous donne raison – que le cinéma restera le premier art fréquenté par les Français à la condition que ce soit accessible à toutes les bourses.»

«On ne peut pas, à ce point, monter les prix en quelques années. Pathé Gaumont ou UGC sont en train de scier la branche sur laquelle on est tous assis. Pathé Gaumont porte une responsabilité colossale dans la défection des spectateurs vis à vis des salles de cinéma parce qu’ils ont créé l’image d’un cinéma cher dont nous, salles indépendantes, on souffre. Les gens pensent que le cinéma est devenu cher y compris chez nous.»

«Quand on voit les dividendes versés par Pathé Gaumont à ses actionnaires, ils peuvent baisser le prix des places.»

[NDLR : Pathé envisage une introduction du groupe en bourse en 2024. La filiale des cinémas Pathé Gaumont a été déficitaire en 2021.]

Ce phénomène-là a déjà vingt ans. En région parisienne notamment, tout le monde – d’abord UGC puis Pathé, ensuite Gaumont et MK2 – a lancé sa propre carte illimitée et augmenté le plein tarif.

«On ne peut pas traiter le marché dijonnais comme le marché parisien. L’écart est tel entre les prix pratiqué par toutes les salles et aujourd’hui que c’est catastrophique.»

«Pourquoi les gens n’y vont pas ? Parce qu’ils ne sont pas dupes. C’est trop cher.»

«Le tarif plein à l’Eldorado, c’est 8 euros. Le tarif réduit pour les étudiants, les précaires et les plus de 65 ans, c’est 6,50 euros. Le tarif pour les moins de 26 ans, c’est 4,50 euros. Les deux premières séances autour de midi et 14 heures, y compris le week-end, c’est 4,50 euros.»

«La dernière augmentation date de 2015. On ne va pas augmenter nos tarifs. On doit montrer que le cinéma reste accessible.»

Réinventer les pratiques pour attirer les 15-25 ans

Les plateformes de diffusion de contenus numériques sont-elles vos principaux concurrents ?

«C’est évident que c’est une concurrence quand bien même on ne propose pas la même chose ni les mêmes films. (…). Quand on a prix un abonnement ou deux abonnements, on va moins au cinéma ou on n’y va plus.»

«Il y a encore une chronologie des médias que Netflix n’a pas encore réussi à détruire en France. Disney essaie à nouveau mais elle continue d’exister. En dehors de productions des plateformes, les films sortent d’abord en salle avant d’être sur les plateformes. La fenêtre d’exclusivité est importante. Elle compte encore pour beaucoup de nos spectateurs.»

«Le fait de sortir est un frein notamment pour les jeunes générations. (…) On veille à produire de sorties et d’animation pour les 15-25 ans. (…) Le CNC a fait un plan de soutien aux animations qui pourraient être créées à destination de ce public-là. On fait partie des salles qui essayent de réinventer les pratiques vis à vis de ce public.»

«Je ne crois pas dans les discours pessimistes de la fin des salles de cinéma. On a besoin de salles de cinéma encore. C’est un art qui est jeune et qui va continuer à vivre. J’en suis persuadé, d’autant plus dans notre type d’exploitation, indépendante, dont le lien entre les spectateurs, les films, nos invités est primordial. Notre proposition est tellement différente des plateformes par exemple que j’y crois.»

«Je n’imagine pas disparaisse dans les villes que disparaissent des lieux comme les nôtres. Ils paraissent tellement important, pas seulement ce que les films d’auteurs amènent culturellement mais c’est aussi dans les moments de débats, de discussions, de liens que cela créée.»

Un investisseur s’éclipse et Supernova s’éteint

Qu’en est-il du projet de cinéma d’art et d’essai à la Cité de la Gastronomie ?

«Des salariés actuels et d’anciens salariés, on a créé une société à part, Les Mille et une nuits. On a déployé assez vite un projet qui aurait dû s’appeler Supernova.»

«On a obtenu toutes les autorisations, des financements publics du CNC, de la mairie de Dijon. On a terminé, on a fait les études, on avait les entreprises, on était prêt à démarrer les travaux.»

«Ce qui s’est passé, c’est dingue. On a fait preuve de naïveté. On avait un investisseur, Thomas Ghitti, il est promoteur indépendant local et il a pied dans le cinéma. Il a fait des études de cinéma et a créé une revue de cinéma il y a quelques années, Cinéma Teaser, qui existe encore. On a travaillé deux ans et demi sur ce projet.»

«[Thomas Ghitti] a disparu juste avant le démarrage des travaux, au moment de signer l’emprunt, sans nous donner de nouvelles. On s’est retrouvé hébétés.»

«Le projet coûtait 4 millions d’euros, on devait emprunter 2 millions d’euros et lui devait apporter une somme suffisamment grande pour lever l’emprunt et rassurer les banques. (…) Nous, on avait un apport très faible, on n’avait pas de capital de départ.»

«Il faut que le gouvernement impose des prix bas aux salles de cinéma»

Donc l’arrêt du projet Supernova n’est pas lié au groupe Eiffage ?

«Pas du tout. Ni à la Ville, ni au groupe Eiffage. (…) Eiffage nous dit ‘oui’ à partir du business plan. On allait tenir les deux lieux. (…) On a sollicité la garantie de la Ville pour l’emprunt mais on n’avait pas de problème à l’obtenir. On avait acté le fait que la Ville allait garantir 50%.»

«Notre erreur a été de ne pas avoir continué à chercher d’autres investisseurs.»

«Ce qui est insupportable c’est que, nous, structure culturelle pauvre, on a besoin de quémander auprès de riches pour des investissements qui sont de l’ordre de la mission de service public. Les salles art et essai, c’est comme les bibliothèques. Cela participe de la vie culturelle d’une ville et du lien social dans une ville. (…) Il faut qu’on invente des caisses publiques d’investissement.»

«L’aide du CNC était dans la caisse jusqu’au mois de décembre de l’année dernière, elle est perdue. (…) [Thomas Ghitti] nous plante au moment où on n’a plus le temps de trouver d’autres investisseurs et derrière, c’est fini.»

«Supernova est abandonné. On a mis du temps à se relever de ce truc. (…) On réfléchit à un projet alternatif. (…) Est-ce que l’on pourrait pas faire quelque chose d’un peu bien ?»

Quel est le futur pour l’Eldorado ?

«C’est une réaction dynamique face à la baisse de fréquentation globale et aussi des actes militants. (..) Il faut que le gouvernement impose des prix bas aux salles de cinéma. Ce serait une des manières de sortir assez rapidement de la baisse de fréquentation.»

Avant-première de la Palme d’or le dimanche 25 septembre

À l’affiche actuellement, «Chronique d’une liaison passagère» d’Emmanuel Mouret profite d’une bonne réception de la part du public. Tout comme «Revoir Paris» d’Alice Winocour pourtant inspiré par les attaques terroristes de novembre 2015.

«Sans filtre» du réalisateur suédois Ruben Östlund, Palme d’or au festival de Cannes, marquera la rentrée avec une sortie officielle le 28 septembre prochain et une avant-première à l’Eldorado le dimanche 25 septembre.

L’équipe du cinéma prédit quelques surpris avec «L’Innocent» de Louis Garrel, sortie le 12 octobre, «R.M.N.» de Cristian Mungiu et «EO» de Jerzy Skolimowski, sorties le 19 octobre.

À la même date, le jeune public et les fans de Michel Ocelot guette la sortie du film d’animation «Le Pharaon, le Sauvage et la princesse».

De prochains débats animeront l’actualité avec un débat le 27 septembre sur «Mulholland Drive» de David Lynch, un débat le 26 septembre sur «L’Ombre de Goya», réalisé par José Luis Lopez Linares, écrit par de Jean-Claude Carrière, autour de Francisco Goya et Luis Buñuel. Sans oublier le 7 octobre, une projection-débat de «Média crash», documentaire de Valentine Oberti et Luc Hermann sur l’industrie des médias.

Plus loin dans le temps, aura lieu en janvier le festival Télérama qui constitue la semaine la plus forte de fréquentation de l’Eldorado.

Propos recueillis par Jean-Christophe Tardivon

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