Chris Ames, ce poète qui vit sous un pont à Rennes [Vidéo] – Rennes



Longs cheveux roux, lunettes rondes, un pendentif en forme de soleil sur la poitrine, Chris Ames a le style décontracté. L’homme de 62 ans est poète et routard. Il est né à Salt Lake City dans l’état américain de l’Utah, et vit principalement en France depuis 1993. Début 2020, alors qu’il venait rendre visite à son fils en études à Rennes, il a posé son sac à dos sous le pont Laënnec, quartier Saint-Hélier.

« Le confinement m’a obligé de rester là », explique l’homme qui n’a pas eu d’appartement depuis quatorze ans. Auteur de livres de poésie bilingue français/anglais, l’ancien professeur d’anglais a profité d’être confiné dans un espace géographique restreint pour écrire à partir d’un voyage plus concentré que d’habitude, celui de son quotidien de SDF confiné en bord de Vilaine.

Ses nouvelles poésies se trouvent désormais dans un livre, Sous le pont Laënnec, publié par Goater, maison d’édition rennaise. On y découvre la cohabitation avec les êtres vivants sur place : canards, ragondins, gens de la rue, police, voisins, cormorans, rats, etc. « C’est l’histoire d’un point fixe, un voyage où les humains et les animaux arrivent et repartent du cadre », raconte avec philosophie l’écrivain SDF.

L’observation y est singulière et les réflexions profondes. Les poésies naviguent de l’humour à la douleur. Des photographies prises par Chris Ames montrent aussi son lieu de vie, son aménagement fait de matériaux récupérés dans la rue, et les peintures rupestres et autres décos en mosaïque de verre qu’il y a réalisées.

Je devrais ouvrir une grande librairie ici, avec une enseigne lumineuse qui dit “Books, books…”

Invité aux Étonnants voyageurs

En juin, l’écrivain a eu l’honneur de présenter son livre au festival des Étonnants voyageurs à Saint-Malo. Depuis son passage au salon – et la médiatisation qui va avec — Chris Ames est reconnu dans la rue. « Il y a des gens dans la ville qui disent : “C’est le poète qui vit sous le pont.” Ça va car ça reste une petite ville, c’est pas Los Angeles », rigole et tempère le voyageur. « Des gens arrivent ici pour des dédicaces. Je devrais ouvrir une grande librairie, avec une enseigne lumineuse qui dit “Books, books…” », raconte-t-il, amusé par la situation.

Un enchaînement de rencontres est à l’origine de ce succès. D’abord, un jour qu’il lisait un livre dans la queue de l’aide alimentaire de Cœur résistant, Myriam, une rasta palestinienne, lui propose de rejoindre la troupe de théâtre qu’elle a intégré. L’équipe qui travaille au TNB est composée de douze personnes dites « à la marge », qui vont devenir acteurs et actrices le temps du projet, accompagnés du metteur en scène Massimo Dean et du poète breton Yvon Le Men.

Chris Ames accepte et le voilà embarqué dans l’aventure de Les Épiphaniques. Il y jouera en ouverture l’un de ses poèmes, à l’occasion de plusieurs représentations en mars et avril dernier au TNB. C’est grâce à ce travail que Chris Ames a été mis en contact avec Goater pour éditer ses œuvres, accompagnées d’une belle préface de Yvon Le Men, pris d’affection pour son parcours.

Plus de 100 pays

Chris Ames a voyagé dans plus de cent pays et connaît huit langues aujourd’hui. Il a commencé à voyager tôt. Le jeune Américain rejoint la France à 22 ans pour apprendre la langue et commencer un tour d’Europe. En 1986, il rencontre une Japonaise avec qui il traverse l’Union soviétique vers la Chine et le Japon où il restera vivre trois ans. C’est alors qu’il retourne aux États-Unis pour y faire un master de poésie à l’université d’Utah.

Deux ans plus tard, il quitte à nouveau le pays, fatigué de l’esprit de compétition, du manque d’amitié et de solidarité qui y règnent. Il rejoint à nouveau l’Asie et la Chine, mais l’éclatement de l’Union soviétique le fait revenir vers l’Europe en 1991. Sur la route, il en profitera pour visiter la Russie, la Géorgie, l’Arménie, l’Ukraine, la Finlande ou la Hongrie.

C’est en Égypte sur le Mont Sinaï qu’il rencontre la future mère de ses deux enfants, Juliet et Gabriel, avec qui il vivra à Paris. Suite à leur séparation, 17 ans plus tard, il recommence sa vie de routard et de sans domicile fixe. D’abord dans un parc de la région parisienne, puis à travers le monde. Avant de revenir en Europe et en France, puis à Rennes.

Le confinement m’a obligé de rester là

Prochain objectif : publier un roman

Chris Ames puise dans ses propres histoires pour écrire. « Dans la majorité de mes livres je suis en voyage. Je mélange mes mémoires avec mon imagination », témoigne l’auteur. Il aime parler de son rôle de père et de son lien à ses enfants. Son premier livre traitait de son divorce, le deuxième d’une séparation, le troisième de son exil en Russie, et le quatrième est un recueil de poèmes qu’il a écrit à ses enfants pour chacun de leurs anniversaires.

Ses livres sont son gagne-pain quotidien. Il les vend principalement dans le métro parisien. Mais il remarque que la lecture n’est plus un bon commerce. « Quand je vais dans le métro pour parler de poésie, 90 % des gens ont des écouteurs, ils regardent leurs petits smartphones… Et je vois une ou deux dames de mon âge avec des lunettes rondes, elles m’écoutent et m’achètent des bouquins », note l’auteur, amer et attristé par le repli sur soi de notre société.

Bien qu’il ait acquis une reconnaissance à Rennes pour la poésie, Chris Ames aimerait être publié pour ses romans. Son souhait : être lu et pouvoir sortir de la précarité grâce à son métier. « J’espère que quelque chose arrivera pour moi, comme pour Harlen Coben ou JK Rowling qui gagnent des millions d’euros, pour vivre mieux que ça (en montrant son lieu de vie). Mais je me demande si c’était pas un mauvais choix de ma carrière d’être écrivain ! », poursuit-il encore avec ironie. Chris Ames prépare son prochain roman dont le titre sera Worlds of darkness and light (Mondes de la lumière et des ténèbres). À bon entendeur.

Le livre de poésie Sous le pont Laënnec (éditions Goater) est disponible à la librairie Le Failler et en commande dans toutes les librairies.

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