«Aujourd’hui, la beauté est plus que jamais devenue une monnaie, une valeur marchande»

Avec son film Sans filtre, palme d’or au dernier Festival de Cannes, le réalisateur suédois règle ses comptes avec la société.

Que signifie «être un homme» dans le monde d’aujourd’hui ? Comment s’adapte-t-il dans une société obsédée par l’image et pétrie d’injonctions ? Quels dilemmes et obstacles doit-il affronter ? Après Snow Therapy et The Square, satire du monde de l’art contemporain récompensée d’une palme d’or en 2017, Ruben Östlund explore à nouveau ces questions existentielles dans Sans filtre.

Le héros, mannequin-influenceur, participe à une croisière de luxe avec sa fiancée, elle aussi modèle, et quelques ultrariches. Mais, après une tempête, c’est le naufrage : le couple s’échoue sur une île déserte avec un groupe de rescapés. Incapables d’assurer leur survie, ils deviennent dépendants d’Abigail, ex-femme de ménage sur le paquebot… L’humour est féroce dans cette tragicomédie qui renverse les rôles et teste nos limites, notamment dans une scène déjà anthologique de mal de mer. Mais derrière l’audace se dessine également une critique pertinente des dérives d’une société individualiste gangrenée par le culte des apparences, les stéréotypes de genres et l’argent. Laquelle aura convaincu le jury du Festival de Cannes qui, en mai dernier, décernait sa seconde Palme au cinéaste nordique.

En vidéo, Sans filtre (Triangle of Sadness), la bande-annonce

Madame Figaro. – Centrés sur des microcosmes, vos films s’apparentent à des études sociologiques. c’est une approche que vous revendiquez ?
Ruben Östlund. – Je me suis toujours intéressé à la sociologie qui nous étudie non pas comme des individus mais comme une espèce. Je voulais moi aussi prendre un peu de recul pour essayer de montrer comment notre statut dans la société et notre physique affectent nos comportements, et ce qu’il advient quand, tout à coup, ceux qui avaient tout se retrouvent démunis et dépendants de ceux que l’on ne regardait pas, ou méprisait.

Vos héros, mannequins, sont ici au sommet de la pyramide. La beauté est-elle une source de pouvoir dans le monde d’aujourd’hui ?
J’ai grandi à une époque où on nous rabâchait que le physique comptait moins que ce que nous portions en nous. Mais aujourd’hui, dans une société boulimique d’images, la beauté est plus que jamais devenue une monnaie, une valeur marchande. Sur les réseaux sociaux, on ne vend plus un produit, on est un produit. La façon dont on se présente est au centre de tout, et si l’on demande aux jeunes s’ils préfèrent l’intelligence à la beauté, je crains que la seconde, plus rentable de nos jours, l’emporte.

Vous ne semblez pas très optimiste ?
Dans le film, lors de la scène du défilé, il est inscrit cette phrase dans le décor : «Le cynisme sous couvert d’optimisme.» C’est ce qui, selon moi, résume le mieux notre époque : tout est devenu un atout marketing. Les multinationales assènent par exemple des messages écolos mais se lavent réellement les mains de l’état de la planète : seul le profit compte. Quant aux gouvernements, ils en appellent à notre responsabilité individuelle pour se dédouaner. Or, si les dérèglements climatiques s’accentuent, trier nos poubelles n’y changera rien.

C’est ce qui, selon moi, résume le mieux notre époque : tout est devenu un atout marketing

Ruben Östlund

Le portrait que vous dressez de notre société n’est cependant pas manichéen…
Il était essentiel de ne pas tomber dans la vision angélique des gentils pauvres et des pourritures de riches. J’ai tendance à penser que les gens de gauche en Europe clouent systématiquement aux piloris le milliardaire ou le patron. Ils oublient que le problème n’est pas individuel mais structurel. L’abus de pouvoir peut tous nous gagner. On est rarement plus vertueux que nos voisins… À quelques exceptions près.

Le film est-il un avertissement, une incitation à penser collectivement, à l’heure où le monde vit une pandémie, des guerres et des catastrophes climatiques ?
Personne ne doit se croire au-dessus de la mêlée, car personne ne sait ce que l’avenir nous réserve, encore moins aujourd’hui. C’était dans la Bible – je n’invente rien –, mais on a tendance à l’oublier. Cependant, je préfère ne pas parler d’avertissement car le terme induirait une certaine idée de peur de l’autre que je refuse. Je suis au contraire pour la rencontre, qui sera au cœur de mon prochain film. The Entertainment System is Down racontera un vol long-courrier avec des passagers privés d’écrans et contraints de se parler et de se confronter à leurs névroses.

N’y a-t-il pas une certaine ironie à être récompensé d’une Palme d’or par des personnalités du cinéma que l’on associe justement aux riches et aux puissants ?
Je fais des films sur les groupes sociaux que je connais. Beaucoup de professionnels du cinéma pourtant très installés sont persuadés de ne pas être les riches et les privilégiés de ce monde. C’est pourtant bien le cas à l’échelle de la planète. Je ne fais pas de cinéma pour me ménager ou ménager mes pairs. J’ai toujours pensé qu’il était important de se regarder droit dans les yeux, de se remettre en question. Et j’ai eu la chance que le jury n’ait pas non plus envie qu’on le caresse dans le sens du poil.

Je ne fais pas de cinéma pour me ménager ou ménager mes pairs

Ruben Östlund

Que change une Palme d’or ?
La perception que les gens ont de vous, surtout dans mon pays qui n’avait pas reçu cet honneur depuis Bille August, pour Pelle le Conquérant (1988) et Les Meilleures Intentions (1992). Un prix aussi prestigieux permet de rencontrer et d’échanger avec ceux que vous admirez depuis toujours, Michael Haneke par exemple, l’une de mes idoles. Peut-être cela aurait-il été possible auparavant mais gagner la Palme m’a désinhibé. J’ai aussi reçu plus de propositions de la part des Américains, qui m’avaient déjà identifié comme la «sensation du moment» avec Snow Therapy. Mais ils ont vite compris que je voulais raconter ma propre vision du monde, en toute liberté.

Et la seconde Palme ?
Elle a consolidé mon ego, c’est déjà pas mal ! Plus sérieusement, quand Sans filtre a été sélectionné en compétition à Cannes, j’étais simplement soulagé : le film a coûté cher et j’espérais qu’il ait la plus belle rampe de lancement possible pour les gens qui avaient osé y croire. La Palme, c’est une grande fierté bien sûr, et le bonus que je n’osais espérer.

Sans filtre, de Ruben Östlund, avec Harris Dickinson, Charlbi Dean Kriek…

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