Au festival Lumière de Lyon, les deux visages de Marlène Jobert

Marlène Jobert dans « Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages » (1968), de Michel Audiard.

Il peut y avoir, au festival Lumière de Lyon, où la conception du patrimoine engage souvent des époques pas si lointaines, des effets de décollement assez violents, particulièrement pour les spectateurs qui les ont vécues. Certains films, ou certaines carrières, antérieures à l’avènement de #metoo, font ainsi, parfois, se dresser les cheveux sur la tête. Non pas tant parce qu’on chausserait les lunettes d’aujourd’hui pour juger des représentations d’hier, mais, plus empiriquement, pour constater combien certaines préventions et violences, devenues inacceptables, semblaient davantage tolérées par la majorité des spectateurs de l’époque.

L’hommage rendu par le festival à l’actrice Marlène Jobert, l’une des actrices les plus populaires des années 1970, en est un bon exemple. L’image pétillante, mutine, solaire, que l’on garde de l’actrice d’Alexandre le bienheureux (Yves Robert, 1967) et des Mariés de l’an II (Jean-Paul Rappeneau, 1971) contraste fortement, au réexamen, avec la réalité d’une carrière marquée par des rôles de femmes aliénées, voire sacrifiées, au désir masculin. Frappée à qui mieux mieux dans Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages (Michel Audiard, 1968), prostituée en attendant que son Jules sorte de tôle dans L’Astragale (Guy Casaril, 1968), appât pour les pervers des salles obscures dans Dernier domicile connu (José Giovanni, 1970), violée puis harcelée dans Le Passager de la pluie (René Clément, 1970), sous l’emprise d’un pervers narcissique dans Nous ne vieillirons pas ensemble (Maurice Pialat, 1972), sortie de l’asile puis kidnappée dans Folle à tuer (Yves Boisset, 1975), rekidnappée par un malfrat ultraviolent dans Effraction (Daniel Duval, 1983).

Proie idéale

On en passe, et des meilleures, songeant au génie de Jean-Luc Godard qui, en lui donnant son premier rôle dans Masculin/Féminin (1966), définit au passage l’essence de son être cinématographique, à l’image de tous les acteurs et actrices qui traversent ses films. Marlène a en effet été, à son corps défendant, la proie idéale d’une guerre des sexes dont il faut préciser qu’elle sort souvent victorieuse. Mais à quel prix ! Peut-être faut-il mettre en relation cette assignation au rôle de victime avec sa décision de quitter le métier, sans retour, avant même d’avoir atteint les 50 ans. Faudrait-il aller jusqu’à penser, sur la foi de ses nombreuses déclarations suggérant qu’elle s’y sentait illégitime, pas aussi heureuse qu’elle aurait dû l’être, et que ce métier, elle ne l’aimait pas tant que cela ?

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