« Athena » : quand Romain Gavras se brûle au film politique


« À chaque gars tué, on tue ! On va leur montrer c’est quoi la sécurité. On a un plan : on attrape un condé, et là, ils vont commencer à nous écouter. » Extraits des cris de guerre de Karim (Sami Slimane), l’un des trois frères du film choc de Romain Gavras, Athena, qui nous plonge au cœur d’une cité parisienne en feu après la mort d’un enfant dans laquelle la police est mise en cause – sans preuve.

Coécrit par Ladj Ly, réalisateur d’un autre film choc, Les Misérables, et par Elias Belkeddar, Athena (la déesse de la guerre), qui sort ce 23 septembre sur Netflix, se déroule comme une tragédie implacable où les dieux sont absents, mais pas le destin et son cortège de malheurs. Romain Gavras aurait pu intituler ce brûlot politique État de siège, en référence au célèbre film de son père Costa, réalisé il y a 50 ans avec Yves Montand et Jacques Weber. Il rappelle les émeutes de 2005 à Clichy-sous-Bois et s’inscrit dans la lignée des films sur la violence dans les cités comme Bac Nord, Ma 6-T va crack-er ou, plus loin, à La Haine. Pour le reste, il a beau voir son film comme une tragédie grecque, on est tout de même bien loin d’Eschyle et d’Euripide.

À LIRE AUSSIPourquoi le public boude le cinéma (français)

Dès les premières images – la mise à sac d’un commissariat de police et le vol des armes –, filmées dans un long plan-séquence de douze minutes à hauteur d’homme, on est embarqué, en temps réel, au cœur d’un gigantesque chaos où deux camps s’affrontent comme dans une guerre de tranchées : les CRS disposés comme une légion romaine, bouclier, matraque et grenades lacrymogènes en main et les jeunes qui leur balancent toutes sortes d’objets et de projectiles, cocktails Molotov, voitures en flammes, feux d’artifice et tirs de mortier.

Le choc est d’une violence inouïe, renforcé par une bande-son martiale (thème des Princes de la ville composé par feu DJ Mehdi) et une mise en scène hystérique, ponctuée par les coups, les cris, la fumée. La confusion est générale et la tension à son comble lorsqu’un jeune CRS est pris en otage. On est pris de vertige, voire de malaise, face à ce spectacle effrayant, toujours le même, qui résonne comme les reportages diffusés par les chaînes d’info continue. Avec leur direct permanent, elles servent ici de repère aux émeutiers. Idem avec les portables indispensables pour communiquer.

Stylisé et tape-à-l’œil

Est-ce encore de la fiction lorsqu’on restitue une réalité quotidienne aussi crue, devenue familière pour des millions de Français ? On voit bien que Romain Gravas a la culture de l’image stylisée et du tape-à-l’œil, à l’image de ses clips pour les rappeurs Jay-Z et Kanye West (No Church in the Wild en 2012) ou encore de Justice. On a droit là à une sorte de cauchemar psychédélique d’un chaos urbain.

À LIRE AUSSI« Novembre » : thriller solide, mais au goût d’inachevé

Mais, au-delà de la violence exposée de façon brutale et complaisante, Athena raconte une histoire familiale fratricide qui laisse peu de place à la réflexion. La tragédie est en marche pour ces trois frères qui ne se comprennent pas et portent en eux cette force destructrice à laquelle rien ne peut s’opposer : Abdel (Dali Benssalah), le militaire rentré du Mali, tente de calmer Karim (Sami Slimane) qui prône l’affrontement avec les forces de police et veut tout brûler, au contraire du dealer Moktar (Ouassini Embarek) qui souhaite avant tout sortir ses kilos de drogue de la cité. Trois acteurs remarquables et terrifiants auxquels il faut ajouter Anthony Bajon (le CRS Jérôme) et Alexis Manenti (Vincent).

Voilà pour la forme avec une intrigue quasi secondaire qui propulse l’action comme une machine infernale dont on devine que le dénouement sera malheureux et plongera les protagonistes dans une espèce d’hébétude suicidaire. C’est du cinéma coup de poing, immersif, qui laisse le spectateur KO, sans trop d’alternatives. Tourné en Imax (idéal pour la salle de cinéma, mais pas sur un écran de télévision ou d’ordonnateur), diffusé sur Netflix et interdit aux moins de 16 ans.

Gavras joue avec les allumettes

Pour le fond, Romain Gavras, qui prétend « être à l’intérieur d’une étincelle qui va embraser la nation », joue justement avec des allumettes en brandissant avec une certaine désinvolture l’étendard de la rébellion et du chaos. Un prophète de malheur qui tend notre propre miroir, celui d’une lente décomposition du lien social et fraternel, fondement du pacte républicain. Voir un écran d’une télévision sur lequel est écrit « Guerre civile en France », avec des camions militaires en fond d’image, fait son petit effet facile pour donner froid dans le dos, effrayer le bourgeois.

À LIRE AUSSINetflix est-il l’ennemi du sommeil et de la créativité ?

Pompier pyromane, Romain Gavras ne manque pas non plus de désigner à la fin les coupables idéaux : une vidéo amateur montre de faux policiers, forcément d’extrême droite, tabassant un gamin au sol. De quoi justifier a posteriori cet embrasement de la violence mais pas combler ce grand vide qui s’ouvre devant nous face au nihilisme ambiant. Tout ça pour ça ? Quel est le message ? Déclencher encore une énième polémique qui fera la promo du film ?

Athena s’enferme dans cette ambiguïté inhérente au film politique qui se retourne contre son auteur engagé sur un terrain glissant et qui n’a rien à nous dire. Il ne reste plus alors qu’une explosion d’images, de fumigènes et d’effets spéciaux dépourvus de sens.

Athena, disponible dès le vendredi 23 septembre sur Netflix.


x