« Athena », cité de la guerre

La cité Athéna se dresse comme un château fort assiégé. Elle est à feu, à sang, des hordes de soldats du pouvoir s’avancent, marée de samouraïs silencieux sonnant la charge, dans une confrontation avec une armée furieuse de guerriers, hurlant vengeance de la mort de l’un des leurs. La cité Athéna brûle et la guerre urbaine a lieu. Un enfer.

Romain Gavras ne duplique ni La Haine de Mathieu Kassovitz, ni Les Misérables de Ladj Ly. Athena n’est pas un nouveau récit brut sur l’affrontement entre l’État et ses citoyens les plus pauvres, sur la condition sociale des marginalisés de la banlieue, avec pour décor une vraie cité, le Parc aux Lièvres, à Evry, dans l’Essonne.

Romain Gavras sort délibérément du réalisme de la fiction sociale et s’extirpe des règles du genre en créant avec Athena une tragédie grecque, avec son chœur antique, ses héros qui s’entre-tuent. Et les dieux, dans tout ça, sont impuissants à éviter le massacre. « En traitant mon sujet comme une tragédie grecque, je peux envisager le mythe d’un futur proche impossible et tragique. Je n’espère pas une guerre civile, personne ne l’espère, mais elle est toujours possible. J’ai traité de la fragilité des rapports entre les gens, c’est-à-dire dans les rapports entre les frères du film et les rapports entre les jeunes, la police et la nation en général ».

Porté par un travail de caméra immersif, prenant le spectateur dans un étau suffocant et oppressant, Athena met en scène une guerre fratricide dont le malheur déborde dans la cité ­- les performances de Dali Benssalah, Sami Slimane, Ouassini Embarek sont puissantes. Trois frères se livrent une lutte à mort, armés par des raisons qui leur échappent. Une apparente bavure policière met le feu aux poudres, à moins que ça ne soit une manipulation politique de groupes extrémistes. Pour Gavras, « il y a toujours des forces dans l’ombre qui nourrissent le conflit et qui ont bien compris que lorsque la douleur intime est trop grande, la violence aveugle la pensée, et que lorsque la nation est fragile, il est facile de la pousser vers le précipice ».

Aidé par son directeur de la photographie Matias Boucard, Romain Gavras fait éclater les cadres habituels du film de banlieue. Athena tire sa force de sa forme opératique grandiose, dont la démesure mesure aussi les déchirements intimes des héros. Le pouvoir de cette forme ambitieuse, jusqu’à un acte final explosif glaçant, est saisissant. « Ce que j’aime dans l’opéra, c’est que l’on passe par du symbolique, du visuel, de la musique, pour faire passer des idées complexes que je n’arriverais pas à articuler avec des mots, mais que l’iconographie peut venir articuler avec l’image. Il fallait bien sûr que cela rentre dans la thématique du film, la temporalité de la guerre et du conflit »,

Violent, dérangeant, mais aussi visuellement époustouflant, Athena est une tragédie des temps modernes à l’esthétique sophistiquée. Une expérience cinématographique extrême, un objet radical.

Athena de Romain Gavras, disponible sur Netflix à partir de ce vendredi 23 septembre.

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