Amérique Latine : le Brésil et l’Argentine relancent le projet d’une monnaie commune baptisée «Sur»

Le Brésil et l’Argentine envisagent de créer une monnaie commune afin de stimuler le commerce régional et de réduire leur dépendance à l’égard du dollar américain. Si le projet reste pour l’heure bloqué au stade des négociations, il pourrait, à l’avenir, devenir la deuxième plus grande union monétaire du monde.

Une future alliance stratégique. À l’issue d’un sommet de la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (Celac), les présidents du Brésil et de l’Argentine ont annoncé un nouveau rapprochement de leurs positions quant à la création d’une monnaie commune, dont l’objectif serait de redynamiser le commerce régional et de réduire leur dépendance au dollar américain, a révélé le Financial Times.

Dans cette optique, cette potentielle union devrait, dans un premier temps, s’articuler autour des deux plus grandes économies de la région, le Brésil et l’Argentine, avant d’intégrer progressivement d’autres pays, à commencer par ceux du Mercosur (Uruguay et Paraguay). La nouvelle monnaie pourrait être baptisée «sur» («sud» en Français) et devrait d’abord fonctionner en parallèle avec le réal brésilien et le peso argentin. À terme, elle pourrait représenter environ 5 % du PIB mondial.

«Deux peuples frères se rencontrent à nouveau. Une relation qui n’aurait jamais dû être interrompue et que l’histoire de la fraternité latino-américaine fait renaître», ont déclaré Alberto Fernández et Lula da Silva dans un document publié à la suite de leur rencontre bilatérale organisée dimanche dernier.

Des économies très différentes

Toutefois, cet immense projet ne devrait pas tout de suite voir le jour. Si l’idée avait déjà germé par le passé au sein des instances des deux pays, tous les pourparlers avaient échoué, notamment en raison de l’opposition systématique de la banque centrale du Brésil et d’un manque de soutien politique.

Et pour cause, si le Brésil et l’Argentine sont les deux plus grandes économies de la région, et pèsent à elles deux près de 26,1 % du PIB sud-américain, l’écart entre les deux voisins est très important. Jusque dans les années 1970, le Brésil était un «nain» économique avec un PIB inférieur à celui de l’Argentine. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. En 2021, le PIB brésilien pesait 1.609 milliards de dollars, soit 3,3 fois son équivalent argentin.

De plus, en raison de sa structure et de son développement international, l’économie brésilienne est beaucoup plus indépendante que sa voisine argentine. En effet, si l’Argentine est très intégrée à l’économie brésilienne, (20,4 % des importations, et 14 % des exportations), l’inverse n’est pas vrai. Les exportations du Brésil vers l’Argentine ne représentent que 9,5 % du commerce extérieur, soit moins qu’en direction de l’Union européenne (10 %), des États-Unis (11 %), mais surtout de la Chine (32 %).

Un tel schéma provoquerait donc de nombreux déséquilibres entre ces deux économies, à l’image de ceux observés entre certains pays signataires de l’euro, à une échelle encore bien supérieure. L’inflation n’est, par exemple, pas du tout la même dans les deux pays. Environ 5,2 % pour le Brésil en 2022, contre près de 94,8 % en Argentine.

Des partenaires inégaux

De fait, si les Argentins pourraient être naturellement attirés par la perspective d’une monnaie stable et d’un accès aux marchés mondiaux de capitaux (ce qui n’est pas le cas actuellement avec le peso qui a perdu 98 % de sa valeur par rapport au dollar en l’espace de 15 ans), les Brésiliens, dont la monnaie est relativement stable (bien que sans grande valeur, environ 19 centimes de dollar) pourraient quant à eux se montrer réticent à l’idée d’abandonner le réal.

D’un point de vue strictement commercial, un tel deal pourrait également frapper de plein fouet l’économie argentine, notamment en raison du gel des taux de change, une condition sine qua non du projet pour garantir sa viabilité. Par ailleurs, l’effet de cette stabilisation monétaire pourrait coûter cher à l’Argentine, qui devrait s’adapter aux nouveaux besoins du marché brésilien, et adapter sa production industrielle pour obtenir un avantage comparatif, qu’elle ne possède plus depuis plusieurs décennies.

Pour toutes ces raisons, l’Argentine ne fait pas figure de partenaire idéal pour le Brésil, et le Brésil pourrait prendre une place prédominante qui ne conviendrait pas à l’Argentine. 

Sortir de la dépendance du dollar

Toutefois, les récentes élections de dirigeants de gauche dans les deux pays ont davantage rapproché leurs positions, et conféré un plus grand soutien politique au projet. En réalité, les deux pays, y compris le Brésil, pourraient tirer profit de la réussite d’une telle initiative. D’une part parce que les deux pays font face à des difficultés économiques considérables, et d’autre part, car le renforcement d’une alliance des pays du Mercosur permettrait de renégocier des accords commerciaux avec d’autres régions, dont l’Union européenne, qui se trouvent actuellement au point mort.

Mais l’objectif principal ouvertement avancé par les deux présidents, c’est surtout la réduction de la dollar-dépendance du commerce sud-américain. À l’heure actuelle, le dollar occupe une place prédominante dans la région. En Équateur, comme au Salvador et au Panama, c’est même la seule monnaie légale. En Argentine ou au Venezuela, c’est une monnaie de substitution à la monnaie locale, en laquelle les citoyens ont peu confiance. Plus globalement, c’est en grande partie la monnaie utilisée pour l’endettement étranger de ces pays émergents, mais aussi celle des relations commerciales.

Concrètement, cette dépendance fragilise considérablement les économies de ces pays qui sont donc tributaires de la politique monétaire américaine. Par exemple, lorsque la Fed resserre sa politique, comme c’est le cas actuellement, les banques centrales doivent relever plus rapidement leurs taux pour maintenir la valeur de leur monnaie face au dollar et empêcher des crises monétaires ou financières. Sortir de cette dépendance est donc un enjeu absoluement prioritaire pour ces pays, et le «sur» pourrait venir remplacer en partie le dollar dans les transactions commerciales et financières.

Maintenir la Chine et les États-Unis à distance

Par ailleurs, ce projet pourrait représenter une opportunité géopolitique stratégique pour l’Amérique latine et plus particulièrement pour le Brésil, à l’heure où le capitalisme mondial s’organise en grandes zones d’influence centrées sur la Chine et les États-Unis. À l’image de ce que tente de créer l’Union européenne, cette nouvelle zone économique incarnée par le «sur» pourrait placer la région dans une position équidistante et relativement indépendante des deux grandes puissances, tout en profitant des avantages de chacune.

Autrement dit, l’objectif serait d’une part de se sortir progressivement de la dépendance du dollar et des États-Unis, tout en maintenant à distance l’influence grandissante de Pékin sur les relations commerciales de la région. La création du «sur» pourrait incarner cette vision, et renforcer d’autre part les relations bilatérales entre le Brésil et l’Argentine, ce qui tendrait à rapprocher les deux économies.

Pour ce faire, les deux banques centrales de Brasilia et de Buenos Aires doivent se réunir mi-février pour lancer les premières discussions à ce sujet. Elles doivent avant tout trouver un accord sur un système de garantie pour le commerce bilatéral, et donc pour «accélérer le processus d’approvisionnement et d’exportation des entreprises brésiliennes en Argentine, et l’approvisionnement des entreprises argentines en entreprises brésiliennes».

Un projet complexe mais pas impossible

Finalement, si les dirigeants brésiliens et argentins devront très probablement surmonter de nombreux obstacles pour mener à bien un projet d’une telle ampleur, il n’en reste pas moins viable sur le long terme, et suscite déjà de grands espoirs dans la région. Bien conscients de ces potentielles difficultés, les gouvernements des deux pays préfèrent toutefois faire preuve d’une grande prudence.

«Je ne veux pas créer de faux espoirs, c’est le premier pas d’un long chemin que l’Amérique latine doit parcourir», a ainsi nuancé le ministre argentin de l’Économie, Sergio Massa, auprès du Financial Times.