Alexandra Lamy : « Je viens d’une génération où “une petite main aux fesses” n’était pas vue comme une agression »

Alors que l’on s’attendait à ce qu’Alexandra Lamy privilégie la comédie – un genre qu’elle connaît bien – pour son tout premier film en tant que réalisatrice, c’est finalement un drame qu’elle a choisi de mettre en scène. Adaptation d’une bande-dessinée du même nom signée Quentin Zuttion, « Touchées » (à retrouver ce jeudi soir à 21h10 sur TF1), pose une question plus que jamais d’actualité : comment se reconstruire quand on a été, pendant des années, battue par son conjoint ? Un sujet que la comédienne connaît bien, puisqu’elle est impliquée dans des associations d’aide aux victimes depuis plusieurs années. Interview d’une actrice lucide et plus que jamais engagée.

 

ELLE. Un film sur la violence faite aux femmes…Vous n’avez pas choisi la facilité pour faire vos premiers pas dans la réalisation.

Alexandra Lamy. Oui, ça m’a fait très peur au début, parce que j’ai tout de suite senti le poids des responsabilités. Quand on fait un film traitant un sujet aussi sensible que la violence faite aux femmes, on n’a pas le droit de se louper.

 

ELLE. Comment a débuté cette aventure ?

A.L. Tout a commencé le jour où j’ai reçu un appel de Philippe Boëffard, mon producteur. Au téléphone, il m’a dit : « Écoute, voilà, j’ai lu une BD de Quentin Zuttion qui m’a bouleversé sur un combat de femmes, j’aimerais que tu la lises et je voudrais l’adapter en film ». Moi, tout de suite, j’ai pensé qu’il voulait me proposer un rôle…Mais en fait, pas du tout, il m’a demandé si j’étais partante pour mettre en scène le long-métrage. Je me rappelle lui avoir répondu : « Mais tu es devenu fou ? Je n’ai jamais rien réalisé ! ».

 

ELLE. À votre avis, pourquoi a-t-il pensé à vous ?

 

A.L. Difficile à dire. Il savait que je rêvais de réaliser un premier film, il était au courant aussi de mes engagements dans des associations de lutte contre les violences faites aux femmes, alors j’imagine que ça lui a paru logique de me proposer ce projet. Lui a justifié : « J’aime ta sensibilité et je veux ton regard de femme. »

 

ELLE. Qu’avez-vous pensé de la BD de Quentin Zuttion ?

 

A.L. « Elle m’a totalement bouleversé. J’ai adoré cette histoire parce qu’elle n’est pas fataliste. Au-delà de la violence, Quentin Zuttion y parle de fraternité, d’amitié, de sororité… Le message est clair : on peut se reconstruire, malgré les traumatismes. Ça m’a beaucoup parlé, alors j’ai fini par dire « oui » à Philippe.

 

ELLE. Quelles difficultés avez-vous rencontrées sur le plateau ?

 

A.L. Quand vous êtes acteur, on vous dit quoi faire, vous n’avez pas forcément besoin d’intellectualiser quoi que ce soit. Quand vous êtes réalisateur, tout le monde vient vous poser des questions sans arrêt. Vous devez, par exemple, être capable d’expliquer à votre accessoiriste pourquoi vous avez choisi d’utiliser une nappe unie verte plutôt qu’une nappe à carreaux bleue (rires)… C’est peut-être ça qui a été le plus difficile pour moi pendant le tournage.

 

ELLE. Les délais sont toujours très courts pour tourner un téléfilm…

 

A.L. Ohlala oui, ça aussi cela a été compliqué à gérer ! Même si j’ai réussi à « gratter » deux jours de plus à TF1, vingt-trois jours de tournage, c’était vraiment très court pour mettre en boîte un film. Heureusement, j’avais avec moi de formidables actrices qui ont été super efficaces. J’ai tout de suite voulu m’entourer de comédiennes très pros qui n’avaient pas la réputation d’être chiantes sur un plateau, parce que je n’avais pas le temps de gérer des égos.

 

ELLE. Parlons de vos trois actrices principales, Mélanie Doutey, Claudia Tagbo et votre fille, Chloé Jouannet. Pourquoi les avoir choisies toutes les trois ?

 

A.L. En plus d’être l’une de mes meilleures amies, Mélanie Doutey est aussi une excellente actrice. Ce que j’aime le plus chez elle, c’est qu’elle arrive à faire passer des émotions sans avoir besoin de parler. Je ne voulais pas que son personnage, Lucie, se lève le matin et s’exclame « ohlala qu’est-ce que j’ai eu la frousse hier soir ! », je souhaitais que l’on sente la peur sur son visage, que son corps exprime la tension et la crainte. Elle a admirablement relevé le défi.

 

Comme Nicole, son personnage, Claudia Tagbo est le genre de fille qui est toujours à côté de vous, qui est toujours disponible pour vous filer un coup de main, mais à qui vous oubliez toujours de demander comme ça va… C’était une évidence pour moi de l’embaucher. J’avais très peur qu’elle me dise « non » parce que je n’avais personne d’autre en tête pour camper le rôle. 

 

Je n’ai pas choisi Chloé parce qu’elle est ma fille – ce n’est pas lui rendre service de la faire jouer dans un film en première partie de soirée sur TF1 si elle était nulle… – mais parce qu’elle a depuis toute petite une violence en elle qui fonctionnait très bien avec le personnage de Tamara.

 

ELLE. Elle lui vient d’où cette violence ?

 

A.L. Je…Je ne sais pas. Ce dont je suis sûre, c’est qu’elle n’a rien d’une jeune première, et que si je devais un jour adapter au cinéma « Les Liaisons Dangereuses », je ne lui donnerais pas le rôle de Tourvel (une jeune femme digne et pieuse, ndlr) mais plutôt celui de Merteuil (une marquise machiavélique, ndlr). »

2021 - TF1 - Touchées - 276

Chloé Jouannet (à gauche) dirigée par sa mère, Alexandra Lamy

 

ELLE. Certaines de vos actrices ont-elles déjà subi des violences ?

 

A.L. Je ne donnerai pas de nom, mais oui, bien sûr, certaines d’entre-elles ont déjà été victimes de harcèlement ou de violence. Il faut toujours avoir en tête qu’une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint, alors il n’y a rien d’étonnant à trouver des cas de femmes traumatisées dans un groupe de dix comédiennes. Ce phénomène touche malheureusement tout le monde, toutes les classes sociales, tous les âges… J’ai choisi de tourner mon film dans un village du Gard, à Anduze, pour montrer aux téléspectateurs que la violence est partout, et pas seulement dans les tours des cités.

 

ELLE. Qu’est-ce qui, à un moment donné, vous a motivé à vous engager à ce point pour cette cause ?

 

A.L. J’ai toujours été un peu engagée. Mais la première fois où je me suis dit qu’il fallait vraiment faire quelque chose, c’était pendant le premier confinement. Je me rappelle m’être dit : « Wahou, donc là ça veut dire que des femmes et des enfants vont se retrouver enfermés avec leur bourreau ». L’enfer ! J’étais dans les Cévennes à ce moment-là, et je suis allée voir la gendarmerie pour voir ce que l’on pouvait mettre en place pour aider de potentielles victimes. Ensemble, on a réussi à convaincre les pharmacies du coin d’imprimer sur les sacs en plastique qu’elles distribuaient à leurs clients les numéros de téléphone à appeler en cas d’urgence. Je ne sais pas si on a sauvé beaucoup de monde avec cette méthode, mais au moins on a réussi à faire passer un message à ces victimes en leur disant : « Nous sommes là en cas de besoin ».

 

ELLE. Avez-vous été victime de harcèlement ou de violence ?

 

A.L. Quand j’étais jeune comédienne, il m’est arrivé de me faire emmerder par des réalisateurs et des metteurs en scène. Certains étaient chiants, d’autres étaient lourds, et il y avait carrément des harceleurs. C’est malheureux de dire ça, mais je viens d’une génération où « une petite main aux fesses » n’était pas vue comme une agression. Je me souviens du jour où j’ai annoncé à mon père que je voulais devenir comédienne. Il m’avait dit : « Ma fille, tu sais que tu vas être obligée de coucher pour réussir… »

 

ELLE. Les choses ont-elles réellement évolué depuis ?

 

A.L. Oui, parce que maintenant, les agresseurs ont peur. Pardon hein, je reviens sur l’affaire Weinstein, mais je trouve ça super qu’un mec soit enfin tombé. Parfois, on me dit : « ohlala #metoo c’est chiant ». Ouais, peut-être, mais en même temps, heureusement qu’on a eu une nana (Asia Argento, ndlr) qui a osé dire les choses.

 

ELLE. Pourquoi la parole a-t-elle mis autant de temps à se libérer selon vous ?

 

A.L. Parce qu’avant, on n’arrivait pas à entrevoir une solution durable. Parfois, quand je rentrais à la maison, le papa de ma fille (l’acteur suisse Thomas Jouannet, ndlr) me demandait : « Ah bon ? Tu t’es fait emmerder ? Pourquoi tu ne me le dis pas ? » Tu veux que je te dise quoi au juste ? Tu veux que je te dise qu’il y a huit mecs en bas qui m’ont sifflé et qui m’ont traité de pute ? Tu vas aller te battre ? Bah non. Alors à quoi ça sert de dire les choses ?

 

ELLE. J’ai remarqué que les gendarmes brillaient par leur absence dans « Touchées » …

 

A.L. Ce n’était pas forcément une volonté de ma part de les extraire du téléfilm. Mais je pense qu’inconsciemment, j’ai décidé de ne pas les montrer parce qu’ils sont souvent impuissants face au problème. Il faut savoir qu’en moyenne, les femmes battues font au moins six ou sept allers-retours à la gendarmerie avant de vraiment porter plainte… Pourquoi ? Parce qu’elles tombent parfois sur un con, parce qu’on leur pose quarante-six fois la même question, mais surtout parce qu’on ne leur propose presque jamais de solutions immédiates. Elles ne peuvent ni rentrer chez elles, ni dormir en cellule, alors on les envoie vers les associations. Si je devais faire un appel au gouvernement, je lui dirais de surtout soutenir les assos, parce que sans elles, ce serait une catastrophe.

 

ELLE. Quelles sont les mesures à prendre d’urgence selon vous ?

 

A.L. Je pense que la France peut s’inspirer de l’Espagne qui a réussi, grâce à la création d’un tribunal spécialisé dans les violences faites aux femmes, à faire reculer drastiquement le nombre de féminicides. Je ne peux pas m’empêcher aussi de me dire que dans certains cas, il faudrait penser à extraire l’homme violent du foyer, plutôt que de demander à sa compagne et à ses enfants de fuir. Pour ça, il faudrait créer plus d’associations capables de prendre en main les agresseurs, car il y en a très peu en France. Il y en a une à Arras qui s’appelle « La maison des hommes violents » et je sais qu’elle a obtenu d’excellents résultats.

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