«À l’Ouest rien de nouveau», sur Netflix: magistral mais souvent loin du roman (et des faits historiques)

Attention: cet article comporte des spoilers.

À l’Ouest, rien de nouveau est peut-être le meilleur roman de guerre jamais écrit, une œuvre réalisée intégralement à la première personne et au présent, qui évoque les multiples facettes du combat –ses horreurs répugnantes, ses banalités quotidiennes, sa nature surréaliste et fiévreuse et sa fervente camaraderie– avec une captivante intensité, dans une langue à la fois retenue et explicite, sans être jamais gratuitement grossière ou sentimentale.

Ces qualités en font une sacrée montagne à gravir pour les candidats à l’adaptation; et pourtant, trois réalisateurs s’y sont lancés: Lewis Milestone en 1930, Delbert Mann dans un film télévisé pour CBS TV en 1979 et aujourd’hui, Edward Berger pour Netflix.

Le film de Milestone suivait le roman, publié à peine deux ans auparavant, de très près, et ses scènes de bataille étaient remarquables pour l’époque (le film a remporté l’Oscar du meilleur film et celui du meilleur réalisateur), mais le jeu mélodramatique le rend irregardable aujourd’hui. La version de Mann, vétéran de la série Playhouse 90, a remporté un Golden Globe de meilleur film fait pour la télévision, mais sa direction était trop théâtrale et ses champs de bataille trop propres.

Enfin en faire un film allemand

Berger, outre qu’il profite des avantages de la technologie moderne (les images ultra-haute définition sont spectaculaires sur un téléviseur 4K bien calibré), est le premier réalisateur allemand à s’attaquer à À l’Ouest, rien de nouveau, ce qui est notable puisque le roman raconte l’histoire d’un fantassin allemand de la Première Guerre mondiale, et que son auteur, Erich Maria Remarque, fut lui-même un fantassin blessé au cours de ce conflit. L’origine de Berger donne au récit une authenticité intrinsèque (il est tellement plus convaincant d’entendre des acteurs allemands se plaindre en allemand des soldats français ou britanniques, plutôt que des acteurs américains sans accent) et une perspective plus troublante.

Comme l’a dit Berger (mieux connu pour sa série d’espionnage télévisée Deutschland 83) lors d’une interview accordée à AV Club, il a grandi en regardant des films de guerre américains et britanniques, qui parlaient tous de périples héroïques, puisque l’Amérique et la Grande-Bretagne avaient libéré l’Europe du fascisme. Mais en Allemagne, point de fierté héroïque dans l’histoire des guerres du XXe siècle. «Il y a un sentiment de honte, de culpabilité, d’horreur, de terreur, de responsabilité envers l’histoire, souligne-t-il. C’est dans mon ADN […] Je voulais me sortir ça du corps et le partager avec d’autres pays, et raconter cette histoire. Et faire un film spécifiquement allemand.»

La séquence d’ouverture de À l’Ouest, rien de nouveau est impressionnante: une forêt brumeuse, un ciel bordé d’arbres, une renarde et ses petits; puis le grondement des canons (la guerre qui fait irruption dans la nature), le survol d’un coteau jonché de cadavres et soudain, la mitraille, puis des soldats qui reçoivent l’ordre de sortir de leurs tranchées et de charger dans un chaos de fumée, de poussière, de crasse et de bruit, certains qui tombent à peine exposés à l’air libre, d’autres qui se précipitent comme des fous pour abattre ou égorger un ennemi sans nom avant de subir le même sort.

Un point de vue bien respecté

Rien dans les précédentes adaptations du livre –et c’est d’ailleurs très rare dans quelque film de guerre que ce soit– ne rendait, même de loin, ce que le narrateur de Remarque appelle «l’instinct de la bête», mis en éveil par «le premier grondement des obus. […] Nous sommes des morts insensibles qui, par un stratagème et un ensorcellement dangereux, sont encore capables de courir et de tuer.»

Du début à la fin, le nouveau film de Berger invoque si magnifiquement les tons, les ambiances et les couleurs changeantes du roman de Remarque qu’il peut presque être pardonné de s’en être éloigné sous d’autres aspects –certains mineurs, d’autres déroutants et chargés de sens.

«Il y a un sentiment de honte, de culpabilité, d’horreur, de terreur, de responsabilité envers l’histoire. Je voulais me sortir ça du corps.»


Edward Berger, réalisateur du film

Le roman suit Paul Bäumer, 17 ans, jeune homme brillant, idéaliste et littéraire, frais émoulu du lycée, qui avec une poignée de camarades de classe est convaincu par un professeur ultra-nationaliste de rejoindre l’armée allemande dans sa glorieuse croisade de conquête de la France. Les nouvelles recrues partent au front en chantant avant de sombrer dans une misérable désillusion en découvrant le cauchemar de la guerre des tranchées.

Ceux qui survivent ne le font qu’en renonçant progressivement à leur éducation, à leur culture, à leurs ambitions, à leurs attachements à la famille –tout ce qui autrefois leur semblait donner de la valeur à la vie–, au profit de l’objectif précaire du soldat: sa survie et celle de ses frères d’armes.

Le chagrin et la tragédie du thème se retrouvent dans le film –remarquable prouesse–, mais il y a des coupes et des compromis.

Des écarts plus ou moins pardonnables

Dans le livre, un long chapitre suit Bäumer pendant une permission de huit jours. Il prend le train pour se rendre dans son village, marche péniblement jusqu’à sa maison, salue sa famille, s’installe dans son ancienne chambre entouré de ses objets familiers et se rend compte que son ancienne vie lui est devenue étrangère.

Ce qui comptait pour lui autrefois est devenu inutile; ses voisins et ses proches ne peuvent pas appréhender ce qu’il a traversé. C’est un portrait aussi déchirant, et pourtant tout en retenue, de la «génération perdue» des années de guerre que tout ce que l’on peut trouver dans Hemingway.

Ce chapitre manque dans le film de Berger, même si un des personnages cite une des répliques-clés du livre: «La guerre a fait de nous des propres à rien.» L’omission de ce chapitre se comprend; l’inclure aurait ajouté une vingtaine de minutes à un film qui dure déjà deux heures et demie. Mais peut-être aurait-il fallu qu’il dure aussi longtemps. Peut-être aurait-il dû prendre la forme d’une série en plusieurs parties, comme l’adaptation en 2012 par Tom Stoppard et Susanna White de Parade’s End, l’épopée de la Première Guerre mondiale du romancier Ford Madox Ford. Il le mérite, sûrement.

Une des scènes les plus captivantes du livre voit Paul poignarder un soldat français, puis lui demander pardon, fouiller dans ses papiers, apercevoir une photo de sa femme et de sa fille et promettre à l’homme agonisant qu’il les contactera –avant de s’éloigner et de retomber en mode soldat, presque instantanément, et de comprendre qu’il ne tiendra pas sa promesse sans que ça ne lui fasse ni chaud ni froid. Il y a une scène comparable et tout aussi poignante dans le film, mais Paul ne retombe pas dans la froideur. À la place, il s’accroche aux papiers et aux émotions qu’ils suscitent en lui. C’est une des rares fausses notes du film.

«Été 1917», trop tard pour être réaliste

Dans tout le film, Berger fait des références à l’histoire vraie de Matthias Erzberger, l’homme politique allemand qui a appelé à un cessez-le-feu et l’a négocié –qui s’est transformé en reddition sans condition– avec les responsables français. Je vois bien ce que Berger fait ici. Il expose le contraste entre les troufions dans leurs tranchées crasseuses et leurs chefs s’abreuvant de vins fins dans des salles de réunion immaculées. Je soupçonne qu’il veuille aussi créer une tension narrative entre le sort des soldats et le compte à rebours jusqu’à la paix. Quoi qu’il en soit, ces plans de coupe distraient plus qu’ils ne contribuent à donner de la gravité au film.

C’est à la fois une immersion en profondeur dans les réalités de la guerre qui aspirent l’âme et un puissant complément de réflexion à ce qui nous entoure.


Il y a d’autres écarts ennuyeux. Les camarades de Paul ne prennent jamais de vraie dimension de personnage, à part Kat, le cordonnier illettré qui ressort, tant dans le roman que dans le film, comme le plus moral et le plus humain de la bande. Berger omet l’un des thèmes du roman, la cruauté féroce imposée par des «hommes de rien» élevés par la guerre au rang d’officiers. Et il est particulièrement déroutant qu’un sous-titre, au début du film, au moment où Paul et ses copains s’engagent dans l’armée, indique «Été 1917». Dans le livre, ils s’engagent deux ans plus tôt, plus près du début de la guerre.

Cette divergence n’est pas anecdotique: en 1917, la bataille de la Somme avait été livrée, des millions d’hommes étaient morts, dans tous les pays belligérants les soldats étaient rentrés mutilés ou dans des cercueils. Il est hautement improbable qu’à ce point d’avancement dans la guerre, un professeur belliciste ait encore pu leurrer des lycéens naïfs et les pousser à rejoindre les combats la fleur au fusil. C’est vrai, cela aurait coûté du temps, et beaucoup d’argent à Berger, sans parler de ses producteurs, d’étirer l’histoire sur trois ans au lieu d’un. Peut-être la prochaine génération aura-t-elle droit à une mini-série À l’Ouest, rien de nouveau.

La mort du héros, pas assez insignifiante

Le plus gros changement du film est à la fin. Dans le roman, Paul meurt brusquement en octobre 1918, un mois avant l’armistice, d’une cause non précisée, «par une journée», écrit Remarque en passant à la troisième personne, «qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’Ouest il n’y avait rien de nouveau».

En revanche, dans le film de Berger, une demi-heure avant que l’armistice n’entre en vigueur (à la 11e heure du 11e jour du 11e mois), le général qui commande le bataillon de Paul ordonne à ses hommes de monter à l’attaque et de conquérir un bout de terre française, pour rentrer chez eux en héros et non en lâches. Pendant cette dernière folie, Paul meurt d’une blessure de baïonnette infligée moins d’une minute avant le cessez-le-feu.

Il n’y a pas d’ordre dément de cette nature ni de raid final dans le roman ou dans la vraie Première Guerre mondiale. Encore une fois, je vois ce que fait Berger: il avertit les spectateurs, ou leur rappelle, que cette guerre ne s’est pas terminée en 1918, que la reddition allemande a rendu amers nombre de généraux, ainsi que le successeur de leurs dirigeants politiques, Adolf Hitler, les poussant à propager le «mythe du coup de poignard dans le dos», cette notion selon laquelle l’Allemagne aurait gagné la guerre sans la perfidie des socio-démocrates et des juifs.

Une réussite malgré tous ses défauts

Ceci, Remarque ne pouvait pas l’anticiper, puisqu’il a écrit son roman en 1928, cinq ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir et onze ans avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, Berger aurait pu trouver un moyen de prédire la guerre suivante –et, à un siècle de distance, les guerres à venir– sans tordre la mort de Paul pour la faire entrer ailleurs que dans la routine de la guerre.

Malgré tous ses défauts, cette version Netflix est bien plus que satisfaisante. C’est à la fois une immersion en profondeur dans les réalités de la guerre qui aspirent l’âme et un puissant complément de réflexion à ce qui nous entoure. Si Berger a commencé à réaliser son film bien avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, une vague de nationalisme avait déjà commencé à déferler sur la Grande-Bretagne, la Hongrie, la Pologne, les États-Unis et ailleurs; l’Union européenne, qui a contribué à empêcher la guerre d’engloutir le continent, était remise en question.

«Nous nous sommes dit: “C’est le moment de faire ce film en allemand”, a confié Berger à AV Club. Cela résonnait beaucoup avec la situation d’il y a un siècle. Un peu une manière de dire: “Écoutez les gars, c’est ça qui nous a mis dedans il y a cent ans. Soyons prudents quand même.” C’était il y a deux ans et demi déjà, et regardez ce qui est en train de se passer en Ukraine maintenant. Ce n’était pas vraiment tiré par les cheveux, et ça ne l’est toujours pas.»

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