9 et demi : la collection pour cinéphiles de Glénat – ActuaBD

On replonge avec plaisir dans la vie d’acteurs et de réalisateurs emblématiques du 7e art dans cette collection dirigée par Frank Marguin, éditeur et Noël Simsolo, scénariste et journaliste cinéma.

Tour d’horizon de la collection avec en prime les affiches inédites réalisées par les dessinateurs pour les matinées ciné bd au Cinéma du Panthéon.

Sergio Léone : un ruban de rêve

Le premier roman graphique de la série est inspiré des entretiens réalisés par le scénariste/directeur de collection Noël Simsolo. Ce dernier, proche de Léone lui fit, entre autres, évoquer son amour des comics : le personnage de la série Le Fantôme du Bengale, justicier ambigu et anonyme n’est pas sans écho avec le personnage de l’homme sans nom dans la Trilogie du dollar, magnifiquement interprété par Clint Eastwood. La trame narrative est proche de sa dernière œuvre, Il était une fois en Amérique qu’il rêva très tôt dans sa carrière et réalisa sur le tard avec une construction narrative décousue. Philan réalise dans un style réaliste un beau portrait de créateur qui a cru à ses rêves : il réussit à évoquer l’univers du cinéaste avec une palette de couleurs qui fait écho à la tonalité nostalgique de l’œuvre.


9 et demi : la collection pour cinéphiles de Glénat


Lino Ventura et l’œil de verre

Un roman graphique inspiré pour retracer le parcours d’une star du cinéma français de l’après-guerre. Arnaud Le Gouëfflec au scénario nous embarque dans une enquête fictive menée par un certain Merlin qui essaye de faire parler le taiseux Lino Ventura. Peu à peu, au fil de leurs entretiens, le colosse des Tontons flingueurs se dévoile, revenant sur sa carrière, ses débuts dans le catch, ses blessures, ses amitiés, ses brouilles, son rapport à la caméra – cet « œil de verre » comme il aimait l’appeler –, sa rigueur intransigeante à choisir le bon scénario, pour finir par son engagement en faveur des enfants handicapés à travers l’association « Perce-Neige », toujours active de nos jours.

La mise en page du dessinateur Stéphane Oiry joue sur les effets de miroir et donne à l’acteur une dimension parfois presque fantastique, une inquiétante étrangeté que l’on retrouve dans certains de ses films (Un Papillon sur l’épaule de Jacques Deray par exemple). Une invitation à se replonger dans la filmographie d’un acteur dont les rôles reflètent l’engagement, les questionnements personnels et une éthique de vie.



Hitchcock : le maître de l’angoisse (en deux tomes)

Au scénario, encore Noël Simsolo qui construit un récit en flash-back évoquant deux des plus grands succès de Hitchcock (Psychose et La Main au Collet) en mettant en avant ses obsessions : le voyeurisme, les blagues douteuses et les allusions sexuelles. Après sa jeunesse en Angleterre qui fait l’objet du premier tome, vient la période américaine encore plus prolifique : lorsqu’en 1940, Hitchcock débarque aux États-Unis, il réalise le sublime et angoissant Rebecca, la seule de toutes ses œuvres qui recevra l’Oscar du meilleur film. Par la suite, il offre au public un déluge de chefs-d’œuvre, avec un total de 33 longs-métrages parmi lesquels on trouve Fenêtre sur cour, Sueurs froides ou Les Oiseaux.

Au dessin, Domnique Hé campe un protagoniste truculent et attachant entouré de très beaux personnages féminins : son style réaliste se marie avec un jeu de clairs-obscurs faisant écho à l’obsession du réalisateur pour la question de la relativité du bien et du mal. Il rend hommage au style du maître par le choix de ses cadrages qui reprennent certaines scènes cultes de ses films avec brio.



François Truffaut : l’homme qui aimait les films

L’histoire d’un homme qui aimait le cinéma… et les femmes : un éternel amoureux dont la vie affective a nourri son œuvre. Noël Simsolo fait, ici, le choix d’ouvrir sur un moment clé de son parcours de cinéaste : la 6e cérémonie des César en 1981 où il rafle la quasi-totalité des trophées de la soirée pour son chef-d’œuvre Le Dernier Métro. Comme un symbole, le film qui se déroule pendant l’Occupation renvoie à cette période tourmentée pendant laquelle le jeune Truffaut s’est justement pris de passion pour le cinéma, passion qui le fera progressivement entrer dans ce monde…

Autre astuce de scénariste, les dialogues amicaux de Truffaut avec son ami d’enfance Robert Lachenay afin d’écrire une biographie sont réutilisés : on revisite ainsi les moments forts de la vie de cet homme sensible, marqué par son histoire familiale et sauvé de la mélancolie par le cinéma.

L’ouvrage donne un très bon aperçu de la vie tumultueuse du cinéaste sans écarter ses névroses et invente une très jolie fin poétique…

Le dessin de Marek, dessinateur nantais, est dans la veine ligne claire avec quelques belles illustrations pleine page : après le monde du sport et l’univers d’Agatha Christie il réussit pleinement son approche du monde du cinéma dans un sens du rythme et un jeu de couleur tout en contraste.


Patrick Dewaere : à part ça la vie est belle

Bel hommage rendu à un écorché vif du 7e art qui s’est suicidé à 35 ans après avoir joué dans 37 films et 27 pièces de théâtre. Un homme sensible, hanté par un traumatisme subi dans l’enfance, dévoré par une existence intense et instable. Patrick Dewaere est sans cesse tiraillé entre fureur et mélancolie.

Le scénario de Laurent-Frédéric Bollée est très habile et onirique : il joue sur le flash-back et la rêverie. Il nous donne à voir une vie tragique avec des moments de pure folie douce.

L’autrice, Maran Hrachyan, dont c’est le premier travail, séduit par son style réaliste couleurs pâles (entre le marron et le beige) qui sied bien au personnage : l’apogée est une superbe scène à la belle étoile, clef de l’approche poétique de l’acteur. De très beaux portraits de ses amis stars (Sotha, Gainsbourg, Miou Miou, Coluche…), de ses relations privilégiées avec des réalisateurs (Corneau, Blier, Dugwson…) et de son amitié avec l’illustrateur Folon.



Jane Mansflied : la Star Maudite

Hommage à une actrice déchue, Jayne Mansfield (1933-1967), dont les films sont tombés dans un quasi oubli. Le scénariste Jean-Michel Dupont, ancien journaliste dans la presse rock et cinéma, nous peint une actrice paradoxale à la fois enfermée dans l’image de femme-objet – il pointe la responsabilité de la Fox pour l’y avoir cantonnée – mais aussi féministe avant l’heure : une femme forte et indépendante, prisonnière de son image de ravissante idiote… Pourtant Jayne Mansfield avait un quotient intellectuel (QI) de 163, elle était cultivée, parlait cinq langues et avait même un petit talent de pianiste et de violoniste classique.

Roberto Baldazzini, maître italien de l’érotisme, sait lui rendre hommage en mettant en place des cadrages sublimant sa plastique mais aussi dévoilant sa sensibilité et ses blessures secrètes : sa ligne claire permet de donner un superbe rendu aux couleurs assurées par Nicole Ballini : avec une prédilection pour le rose, couleur favorite de Jane lui donnant parfois une dimension kitch mais jamais vulgaire.

Contraste ironique avec ce tragique destin que celui de cette femme intelligente qui perdit son âme dans le marais hollywoodien.


Jean Gabin : l’homme aux yeux bleus

Un riche roman graphique consacré à un des plus grands acteurs français : plus de 40 ans de carrière (et 95 films) sont évoqués avec le talent de biographe du directeur de collection Noël Simsolo. Aidé par l’Italien Vincenzo Bizzari, il retrace avec force et poésie la vie de cet acteur caméléon : de son enfance à la campagne, à ses premiers rôles de chanteur de revue en passant par son engagement au cours de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’à sa rencontre avec Audiard et son attachement de toujours au monde paysan.

Le titre met en avant les incroyables yeux bleus de Gabin qui contribuèrent à son charisme et sa stature imposante : avec un visage entre bonhommie et gravité solennelle, Jean Gabin dégage une aura envoûtante qui a toujours su capter l’attention. Le choix d’un récit en flash-back axé sur le moment où Gabin rentre déboussolé de la guerre (et a du mal à relancer sa carrière) donne une tonalité dramatique à cet étonnant parcours d’acteur.

La mise en couleur monochrome par palette de couleur selon les périodes et films évoqués n’est pas pour rien dans la nostalgie qu’on ressent en revisitant la vie de Gabin.


Orson Welles : le monstre du cinéma

Une balade dans l’univers d’un cinéaste démiurge avec un habile scénario de Noël Simsolo axé sur les rêveries de ce personnage fantasque qui a trop tôt connu le succès avec Citizen Kane, sorti en 1941.

Dès le début, pendant le tournage de La Dame de Shanghai, Welles a un souci avec son reflet dans le miroir : comme Langlois, il va devenir un « monstre », un homme multitâche, réalisateur bien sûr, mais aussi acteur, peintre, scénariste, romancier et aussi un peu magicien.

Le dessinateur Alberto Locatelli (Compte avec nous !, Ça Roule !) sait donner toute l’ampleur nécessaire à ce créateur avec une magie des couleurs. Avec un mauve qui colore légèrement les visages, il nous offre de magnifiques portraits de Welles dessinés souvent en pleine page dans ses plus grands rôles. Le choix de montrer le tournage du Procès questionne notre sens de la culpabilité : le réalisateur y voyait l’enjeu majeur de toute la comédie humaine.


Un nouvel opus viendra garnir cette collection en avril 2023. Et l’heureux élu sera Jacques Tati. Stay Tuned.

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